Le ciel autour de moi s'était comme arrêté. Pas un oiseau, pas un nuage à l'horizon. Assise seule, au milieu de cette vaste étendue rocailleuse, je pouvais entendre chaque battement de mon coeur, ressentir mon sang s'écouler dans mes veines. Et les rouages de mon cerveau. Là où une multitude de questions assourdissantes se bousculaient. Je ne parvenais pas à les canaliser, encore moins à esquisser l'ébauche d'une réponse.
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Plus bas, j'apercevais la Baie des Anges et les reflets d'argent qui scintillaient sur les flots. C'était la promesse d'une civilisation à laquelle je n'avais plus vraiment l'impression d'appartenir.
Alors que je me demandais combien de temps j'allais encore rester là, je me retournais et faisais face à la toile de tente qui me servait d'abri depuis quelques nuits et au sac-poubelle rempli de boites de conserve et de sachets de café instantané.
Mon comportement était pour le moins inhabituel, moi la citadine, cette fille qui ne tenait pas en place plus de cinq minutes.
Cela faisait bien trois jours que je m'étais plongée dans cette parenthèse intemporelle. Rien n'avait plus grande importance. Je flottais entre deux mondes, comme pour prolonger ce que je venais de vivre. Il allait falloir trouver une raison valable pour me reconnecter à moi-même, à cette existence qui était encore pleine de promesses il y avait tout juste 10 jours.
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Je me demandais comment les autres vivaient mon absence. S'ils s'inquiétaient de savoir où j'étais passé? S'ils avaient conscience ou connaissance de ce que je traversais?
Indépendante devant l'éternel, j'avais pris soin de n'en parler à personne. Sauf à cet homme! Et à un couple d'amis.
Même ma famille n'était pas au courant de ma grossesse. À quoi bon pour l'instant. Les premiers mois n'ont rien de bien transcendant et ne sont pas toujours la promesse d'un heureux événement.
Je m'étais imaginé les prévenir quelques semaines avant l'accouchement. Passée la frustration, ils se seraient certainement réjouis.
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Mais le destin en avait décidé autrement. L'enfant que je portais n'étais pas viable et la médecine avait mis un terme à son développement, à mes espérances, à mes rêves, pour me sauver la vie.
- C'est lui ou vous ma Chère! Et quand bien vous survivriez tous les deux à l'accouchement, il ne vivra pas! m'avait dit l'obstétricien. Et vous êtes encore jeune… La première fois n'est pas toujours la bonne.
Mon couple lui aussi avait bel et bien volé en éclats. Certains diront que ça avait été un mal pour un bien… Quelle ironie!
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Du haut de la colline, la simple pensée de cet avortement thérapeutique, comme ils disent, me plongeait dans un état de tristesse inouïe et de douleur profonde. Il régnait un vide immense dans mes entrailles, et mon âme était aux abois. Elle cherchait une raison de vivre.
C'est un sanglier, intrigué par mon campement de fortune qui me décidait à redescendre. La vie sauvage m'avait ramené à une certaine réalité.
Peu à peu, mon existence reprenait son cours normal. Le quotidien normalise presque tout. Les petits plaisirs me donnaient l'impression de vivre et les contrariétés que donnaient l'impression que j'avais retrouvé la force de me battre.
Les amis m'encourageaient. Les autres s'en foutaient. Cette douleur est invisible.
J'étais en vie, mon coeur battait! C'était bien, mais encore… Quelque chose manquait, un peu comme quand on a un mot sur le bout de la langue, que l'on ne parvient pas à le dire et que ça tourne à l'obsession!
Ce n'est que sept ans plus tard que je suis enfin sortie du déni dans lequel je vivais depuis cet épisode.
J'ai alors pris conscience qu'en ce jour du 5 août 1999, non seulement, j'avais perdu un enfant, mais aussi la vie.
- Je suis M.O.R.T.E. Ce sont les mots, le mot, qu'une anesthésiste Néerlandaise m'a fait prononcer, non sans réticence. M'expliquant bien que la notion de Mort Imminente n'était pas juste. Que c'était une expression "politiquement correct" pour qualifier de façon socialement acceptable l'inexplicable. On était vivant ou mort, pas presque!
Mon coeur s'était arrêté de battre pendant près d'une demi-heure. L'adrénaline, l'acharnement et la foi des médecins m'avaient ressuscité.
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Tout me revenait alors. Jamais plus je n'oublierais cette sensation de plénitude, de flottement et d'infinie douceur. Ni combien le retour dans ce corps avait été violent.
L'errance existentielle dans laquelle je me trouvais touchait à sa fin. J'avais enfin des réponses à mes questions et me sentais libre de vivre, sans aucune culpabilité.
Me revenait alors en mémoire les mots de Jules Renard, qui disait que "la mort est douce. Elle nous délivre de la pensée de la mort." Elle a été pour moi une renaissance.


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