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À l'heure des repas, nos femmes et nos mères devaient faire preuve de créativité pour accommoder le peu de nourriture et d'ingrédients à notre disposition. Et croyez-moi, lorsque les paysans n'ont à offrir comme alternative à la denrée de base qu'est le riz, que du cassava - tapioca - il faut être sacrément inspiré pour apporter un peu de diversité à table et nourrir des familles entières en variant les goûts pour qu'elles n'aient pas seulement le sentiment d'avoir des ventres pleins, mais d'avoir pu, à l'instar de certains privilégiés, flatter leurs papilles gustatives.
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La plupart d'entre nous étaient contraints de vendre ou de troquer nos biens, nos vêtements, ceux de nos femmes et de nos enfants, le peu de valeurs en notre possession, contre des denrées alimentaires de première nécessité ou pour améliorer l'ordinaire… Le superflu était la panacée des grandes occasions !
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Ma femme était une alchimiste. Elle avait le don de transformer nos repas frugaux en rendez-vous gastronomiques. Elle savait comment cuisiner le cassava et ses feuilles à toutes les sauces, bouilli, frit, avec ou sans noix de coco, sucré, sous forme de gâteau et parfois assaisonné de piment, dont le prix s'enflammait aussi et plus rarement servi avec du poulet, un peu de poisson ou un oeuf au plat. Le riz à table se faisait rare tant son prix était exorbitant. Il avait été multiplié par dix en quelques mois.
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Cette indépendance que je chérissais tant et pour laquelle je m'étais engagé ne remplissait pas toutes ses promesses et ne nourrissait pas correctement ma famille, comme tant d'autres. Mais ce jour-là, date de la célébration de sa première année, je décidais que du riz et un poulet entier seraient servis à table pour le dîner. À vélo, je me rendais au marché en cette belle matinée, avec la ferme intention d'y négocier mon kilo de riz et choisir le poulet le plus dodu que je trouverais.
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Au retour, je m'arrêtais pour boire un café noir sucré, très sucré, en compagnie de mes amis. Pendant quelques heures, assis sur le bord d'un trottoir, tout en fumant une cigarette au clou de girofle après l'autre, nous parlions politique, du coût de la vie, de nos inquiétudes et de nos espérances aussi, en l'avenir, pour nos enfants et notre bien-aimée République d'Indonésie. Puisse-t-il être aussi doux que les kretek - cigarette au clou de girofle, véritable patrimoine national - que nous fumions avec délice et qui laissait sur nos lèvres une douce sensation et un arrière-goût de clou de girofle.
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Sans attendre mon retour, ma femme commençait à préparer les légumes ; des épinards d'eau, quelques carottes, qu'elle avait troqué avec la voisine en échange d'oeufs fraîchement pondus par nos poules. Notre maison était simple. Elle se composait de trois pièces, une petite chambre à coucher pour ma femme et moi, une autre un peu plus grande pour nos trois enfants - Arief dix ans, Budi huit ans, Harum la petite dernière de cinq ans. Puis il y avait le centre de tout, la cuisine. Même en dehors des repas nous y passions beaucoup de temps, à jouer aux dominos tout en écoutant la radio. Il y avait une petite cour, assez étroite au fond de laquelle se trouvaient les sanitaires. Elle abritait quelques poules et des plantes aromatiques.
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Le repas du soir promettait d'être festifs ! Nous aurions du poulet, des légumes sautés à l'ail, du riz blanc cuit à la vapeur, le tout accompagné d'une petite sauce de feuilles de cassava. Un festin de Raja - roi - à la lueur de la lampe à pétrole, héritage de l'occupation hollandaise. Repus, les enfants allaient se coucher, alors que je débarrassais la table basse et que ma femme mettait de côté les restes. Elle les protégeait des insectes, des lézards, mais aussi des chats qui pourraient avoir l'âme chapardeuse. Nous n'avions pas de réfrigérateur, un jour peut-être !
Paisiblement, la maison sombrait dans un sommeil profond alors que la ville laissait place à une vie nocturne peu fréquentable et les rues se remplissaient de rats et de hordes de chiens errants, eux aussi en quête de nourriture.
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Au petit matin, alors que les enfants étaient toujours endormis, c'était un jour férié, nous prenions le temps de boire un café sans dire un mot et songeurs.
Il pleuvait des cordes, l'une de ces pluies tropicales chaudes qui transformaient la rue en petit torrent. Il était hors de question d'aller où que ce soit aujourd'hui. La chaleur était étouffante et le ventilateur ne faisait que brasser de l'air chaud.
Une telle température aurait vite fait de faire tourner les restes de la veille et nous ne pouvions pas nous permettre de gaspiller de la nourriture.
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Bien déterminée à ne pas laisser le riz tourner et à nous préparer un bon petit déjeuner, telle une magicienne, elle saisit le wok qui était sur l'étagère sous le plan de travail, y versait deux cuillères à soupe d'huile de noix de coco. Sur la chaleur du feu celle-ci libérait déjà son parfum doux et unique. En un tour de main, elle hachait une poignée d'échalotes, un petit piment rouge épépiné et quelques gousses d'ail qu'elle faisait revenir dans l'huile chaude. Déjà, toute la maison s'emplissait d'une délicieuse odeur qui titillait les narines et me faisait saliver d'avance. Puis elle ajoutait à ce délicieux mélange une petite cuillère à café de terasi - pâte de crevettes - qui allait lui donner du corps et de la puissance, arrosé d'un petit verre à liqueur de kecap manis - sauce de soja sucrée. Dans un sourire, elle me demandait d'aller chercher des oeufs dans le poulailler.
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À contre-jour, je voyais les enfants sortir de leur chambre, puis longer le mur pour éviter la pluie jusqu'à nous, les yeux embués de sommeil, guidés par le bout du nez au fil les effluves douceâtres et épicées…
En arc de cercle, assis en tailleur, coudes sur les genoux, mentons soutenus par les mains, nous l'observions en spectateurs admiratifs.
D'un geste sûr, alors qu'elle se retournait pour nous jeter un petit regard fier et tendre par-dessus son épaule, elle incorporait à ce bumbu - sauce - le reste des légumes coupés en petits morceaux, la viande du poulet émiettée pour finalement y ajouter le riz blanc froid. À l'aide d'une spatule, elle faisait danser le riz dans le wok jusqu'à ce qu'il soit parfaitement frit et sec.
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Notre impatience était grandissante ! Sans y prêter la moindre attention, comme guidée par son inspiration, elle avait retiré le wok du feu et dans une poêle elle faisait cuire les oeufs battus en une fine omelette.
A l'aide d'un petit bol à thé, elle répartissait cinq portions de ce riz frit dans des assiettes plates en faïence bleue et blanche, puis y apportait la touche finale ; quelques lanières d'omelette, une pincée d'oignons frits et des krupuks - chips de crevettes - qu'elle gardait dans une petite boite métallique.
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Elle nous invitait alors à déguster sa recette. Le riz était brillant, les couleurs appétissantes et l'équilibre des saveurs en faisait un plat unique et succulent.
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J'étais à mille lieux de m'imaginer que notre fille cadette ferait partie de la délégation Indonésienne présente à la Foire Internationale de New York de 1964 et qu'elle y cuisinerait le fameux Nasi Goreng de Ibu - Maman- celui-là même qui figurerait au menu de l'Indonesian Theater Restaurant et qui serait décrété plat National Indonésien.


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